En quoi la réalité augmentée peut redynamiser les visites patrimoniales ?
L’exemple du CMN et de la réalité augmentée

 

Introduction

 

Situation actuelle

Le développement exponentiel des technologies innovantes concerne bon nombre de secteurs, qui évoluent grâce à l’emploi de plus en plus massif de nouvelles technologies mobiles offrant de nouvelles possibilités de rayonnement.

Cependant, on peut constater – en France du moins – qu’un secteur est particulièrement peu atteint par ce développement technologique, c’est celui de la culture et du patrimoine. En effet, on remarque que malgré les différents moyens existants pour mettre en valeur le patrimoine et véhiculer la culture, les institutions culturelles boudent pour la plus grande majorité d’entre elle l’emploi des technologies numérique. Le public muséal et patrimonial français est un habitué des institutions “classiques”, présentant les artefacts dans un cadre neutre, brut, sans écrin technologique autour pour ne pas dénaturer l’appréciation des oeuvres. Peu de musées et de lieux culturels valorisent leurs collections à travers les nouveaux outils qui peuvent ajouter à la compréhension de leur parcours et de leur histoire. Malheureusement, cela rend rapidement les visites touristiques monotones et pauvres en contenus, une mise en situation difficile, avec une médiation peu originale, ce qui à force démotive les visiteurs. Il y a donc un réel besoin de renouveau, dans lequel entrent en compte la modernisation des visites patrimoniales via les nouvelles technologies, et la mise en place d’une médiation adaptée afin de familiariser les visiteurs à ces nouveaux outils.

 

Problématique

Face aux attentes des visiteurs à la découverte de leur patrimoine, comment rendre leurs visites plus intéressantes, pour que le public aide à se projeter dans l’histoire des lieux sans avoir à fournir d’importants efforts de lecture, de compréhension, etc. ? Certaines institutions se penchent de plus en plus sur la question pour offrir à leurs publics des expériences nouvelles en les accompagnant dans leur découverte via des outils innovants. C’est le cas du Centre des monuments nationaux qui a testé un dispositif de réalité augmentée via le casque Hololens dans l’un de ces monuments, le château de Pierrefonds.

 

Le projet du CMN : visite en réalité augmentée du château de Pierrefonds

 

Les différents acteurs du projet

 

Le Centre des monuments nationaux

Le Centre des monuments nationaux est le premier opérateur culturel et touristique public de France. Il a pour mission de s’occuper de 100 monuments d’exception partout en France. Parmi ceux-ci, l’abbaye du Mont-Saint-Michel, le château de Vincennes, la villa Savoye, les alignements de menhirs de Carnac, les remparts d’Aigues-Mortes, le Panthéon ou encore la maison de George Sand à Nohant pour n’en citer que quelques-uns. Le CMN organise plus de 400 événements par an pour tous les publics au sein de ses monuments : spectacles de danse dans des châteaux médiévaux, visites guidées dans des grottes préhistoriques, ateliers créatifs dans des villas d’architectes, etc. L’institution essaie de faire découvrir autrement le patrimoine à ses 9 millions de visiteurs annuels, et notamment à travers des expériences technologiques inédites.

Qu’est-ce que Holo Lens ?

Microsoft Holo Lens est une paire de lunettes de réalité augmentée développée par Microsoft en 2015. Il s’agit d’un ordinateur permettant de générer des hologrammes dans le champ de vision de l’utilisateur, qui peut ensuite interagir avec eux. Cette interaction peut se faire soit par commande vocale soit par commande gestuelle, via un capteur de mouvements.
Les possibilités qu’offre cet outil dans le contexte culturel et patrimonial sont nombreuses : on peut superposer des images en 3D sur le monde réel qui nous entoure et ainsi ajouter des éléments disparus par exemple.

Le château de Pierrefonds

Le château de Pierrefonds est un imposant château fort du Moyen Age situé dans l’Oise. Abîmé par le temps, il fut sauvé par Viollet-le-Duc au XIXe siècle, qui restaure et redécore l’édifice à la mode néo-gothique, ce qui le sauve d’une disparition. De ce fait, l’apparence intérieure et extérieure de l’édifice a beaucoup évolué : différentes périodes historiques se superposent entre ses murs.

 

Le projet de visite en réalité augmentée mis en place par le CMN

La mise en place du projet de visite en réalité augmentée par le Centre des monuments nationaux s’inscrit dans une volonté de l’institution de moderniser la visite patrimoniale de ses monuments.

Le projet a été développé en partenariat avec la start-up Opuscope, spécialisée dans la création d’expériences en réalité virtuelle et augmentée. Au sein du château de Pierrefonds, le CMN a testé en novembre 2017 le temps d’un week-end, un dispositif de réalité mixte à base de lunettes Holo Lens. Pour la première fois dans un site patrimonial, les visiteurs ont pu découvrir une salle emblématique du monument, la salle des Preuses, agrémentée d’armures reconstituées en 3D grâce au casque de réalité augmentée.

 

La mise en place du projet a nécessité plusieurs mois de développement avec la prise en main de l’équipement par les équipes du CMN, la constitution d’un cahier des charges à la hauteur du projet, les repérages sur place au château, la création d’un scénario de visite à la fois réaliste, réalisable et enrichissant historiquement, la modélisation des hologrammes, les nombreux tests sur place en coordination avec la start-up, les équipes du château, etc.

L’accomplissement du projet a eu lieu en novembre, lors d’un week-end de médiation où les membres de l’équipe du CMN ayant travaillé sur le projet se sont rendus à Pierrefonds et ont fait tester les casques de réalité augmentée aux visiteurs. Chacun d’entre eux était accompagné individuellement pour lui expliquer le bon fonctionnement de l’outil, et les possibilités d’utilisation. Ce fut un succès, les utilisateurs et le personnel du château étaient ravis.

 

Les contraintes et les difficultés rencontrées

Cependant, ce projet a été freiné par de nombreuses contraintes.

La première est sans aucun doute le coût. En effet, le prix du matériel ainsi que le prix du développement, de la conception du projet ne sont accessibles qu’aux institutions bénéficiant d’un soutien financier provenant de la part de mécènes ou de l’Etat.

La deuxième contrainte est celle du manque de personnel. Les personnes ayant travaillé au sein du CMN ne sont pas pleinement dédiées au développement de ce type de projet, et travaillent sur plusieurs autres projets en même temps. Il n’y a pas de personnel dédié recruté spécialement pour l’occasion. Cela engendre des temps longs dans le développement, la conception, la mise en place de partenariats, etc. Enfin, une fois que le projet a été mis en place, il ne peut être utilisé tout le temps, par manque de personnel. Il faut en effet des personnes dédiées disponibles sur place pour les visiteurs ainsi que pour les employés du château pour les initier à l’utilisation du casque et familiariser le personnel du château de Pierrefonds, ainsi que pour convaincre et accompagner les visiteurs dans la découverte de cet outil. C’est donc plutôt des actions de médiation d’une après-midi qui sont mises en place, alors que le projet a nécessité des mois de développement. La rentabilité n’est donc clairement pas au rendez-vous.

Enfin, la troisième contrainte provient des visiteurs eux-mêmes. Comme mentionné en introduction, le public touristique français – c’est celui-ci qui visite le plus les monuments du CMN – n’est pas toujours avide de nouvelles expériences en matière d’innovations technologiques. De ce fait, il est parfois difficile de convaincre les visiteurs du bien-fondé d’un tel projet et de les inviter à utiliser ce genre de technologie lors de leur visite. Cela nécessite une médiation adaptée et un accompagnement personnalisé, freinés par les deux contraintes citées plus haut : le coût et le manque de personnel formé.
Cette méfiance vis à vis de la technologie qui peut porter préjudice au patrimoine tend tout de même à s’estomper avec les innovations mises en place ces dernières années, notamment avec des institutions culturelles privées telles que la Cité du Vin par exemple, qui arrive avec succès à présenter un patrimoine français – le vin – avec un usage des technologies modernes de pointe, encore balbutiantes dans le milieu culturel français.

 

D’autres projets du CMN pour moderniser les visites patrimoniales

Les visites en réalité augmentée n’est pas le seul projet de modernisation développé par le Centre des monuments nationaux. Plusieurs autres innovations technologiques ont été expérimentées par l’institution dans quelques uns de ces monuments.
On peut citer par exemple le projet Norio, développé en 2015 : il s’agit d’un robot de visite permettant aux personnes à mobilité réduite de visiter le 2e étage du château en compagnie de leurs proches. Le château ne pouvant être aménagé pour offrir un accès aux personnes en fauteuil roulant au deuxième étage s’est muni d’un robot qui permet de visiter les pièces de ce niveau de télé-conférence. La personne concernée pilote le robot depuis le rez-de chaussée et peut ainsi suivre la visite avec ses proches, qui peuvent accéder physiquement à l’endroit et se promener dans les pièces accompagnées du robot.

On peut aussi citer le projet de réalité superposée développé fin 2017 en partenariat avec la start-up SkyBoy. Il s’agit d’un projet de réalité superposée développé avec la technologie Overlap Reality dans la maison de Georges Clemenceau à Saint-Vincent sur Jard. Cette technologie permet d’immerger les visiteurs dans une narration qui se déroule à l’endroit exact où il se situe et à 360° tout autour de lui, où réel et virtuel se superposent parfaitement sur l’écran d’une tablette.

L’avenir du patrimoine, malgré le manque de financement et de personnel qualifié, peut donc compter sur certaines institutions pour innover et redynamiser les visites patrimoniales afin d’offrir aux visiteurs de nouvelles expériences en matière de découvertes culturelles.

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